Jean T.

http://www.lepaindesreves.fr/

Propriétés privées
par (Libraire)
19 juin 2020

Dans le mi-temps des années 2000, il a été question d’une "France de propriétaires", une volonté louable des pouvoirs publics, car il faut un logement pour que la vie familiale, sociale et professionnelle puisse se dérouler au mieux. Mais on peut être propriétaire pour d’autres raisons que le bonheur de vivre chez soi. Pour constituer un patrimoine, pour gagner de l’argent, par rapacité, pour satisfaire un besoin de possession, par égoïsme, pour s’enclore chez soi, pour l’orgueil de posséder... Alors, on peut s’exposer à des déconvenues.
C’est un peu le thème de ces douze nouvelles, plus ou moins longues, qui critiquent le pouvoir que donne la propriété sur les objets et sur les autres humains.
On va donc explorer la question de la possession de l’autre quand on est marié, au travers d’un lustre qu’une artiste a donné en cadeau de mariage à son ex-amant, alors que son épouse la hait et veut que son mari rompe toute relation avec cette femme. Puis on croisera ce garçon trentenaire qui ne veut pas quitter ses parents et exerce sur eux une forme de propriété. On verra cette maison qui va pourrir la vie de sa nouvelle propriétaire en refusant de la laisser l’entretenir. Et cette femme qui ne s’est jamais inquiétée du sycomore de son voisin tant que son mari était vivant et qui maintenant, ne supporte pas les graines qui en tombent et poussent sur sa propriété… Dans la dernière nouvelle, la plus longue, à Belfast, deux Américaines, plutôt égocentriques, tentent une cohabitation gâchée par l’impossibilité de la propriétaire d’oublier la moindre de ses dépenses.
Ces nouvelles peuvent avoir une issue dramatique, être affligeantes, faire rire, montrer la mesquinerie, la drôlerie d’une exigence. Elles sont chacune écrites avec verve et un évident sens du comique. Analysant les comportements comme le ferait une psychologue ou une sociologue, l’auteure soulève des voiles sur les bonnes et mauvaises manières des humains, surtout les mauvaises, ce qui donne du réalisme à l’ensemble des nouvelles et pourra faire naître quelque désagrément chez le lecteur qui s’y reconnaîtrait... Elles sont toutes servies par une belle écriture, soignée, raffinée, souvent subtile.
En fermant le livre, on en conviendra, on peut posséder une maison ou un objet et subir l’influence de cette possession, souvent pour le pire...

Les lendemains
17,90
par (Libraire)
15 juin 2020

Amande, une jeune femme de 29 ans très amoureuse, a perdu son mari dans un accident de moto. Et leur enfant, Manon, morte avant d’être née. Elle quitte la ville et va se reclure dans une vieille maison isolée, en Auvergne. Au début, elle vit dans l’obscurité, n’ouvre pas les volets, compte les soleils qu’elle ne veut pas voir. En rangeant la maison, elle trouve les calendriers "témoins de la vie de madame Hugues" dans lesquels l’ancienne propriétaire décédée notait surtout ses travaux de jardinage. C’est ce qui va peu à peu aider Amande à reprendre pied, l’envie de faire le jardin de cultiver des légumes et des fleurs, d’accepter le chat gris qui a décidé de rester avec elle, de rencontrer des gens, de revoir des jeunes de la MJC où son mari était animateur. Elle peut à nouveau fréquenter la famille de son mari, sa belle-sœur qui attend un bébé. Elle se lie d’amitié avec Julie, la fille de l’ancienne propriétaire, première personne qui l’approche en toute simplicité, sans trop tenir compte de sa tristesse. Plus tard, elle s’organise des rituels dans la nature, pour ne pas oublier celui qu’elle a tant aimé.
Comme dans le très beau "Tout le bleu du ciel", Mélissa Da Costa crée un personnage qui, pour se remettre d’une épreuve, renaître à la vie, quitte son environnement quotidien et se réfugie dans la nature. Endeuillée, Amande est psychiquement amputée d’une partie d’elle-même et se cloître pour subir sa souffrance jusqu’à l’épuisement. Elle s’efface du monde, se laisse sombrer dans l’obscurité jusqu’à ce que Julie vienne récupérer les affaires abandonnées depuis le décès de sa mère. C’est parce que que Julie s’immisce dans sa vie qu’elle échappe à l’effacement, parce qu’elle n’est plus seule et qu’elle devine, dans son corps, dans son esprit, que la compagnie des humains est préférable à la solitude, et qu’elle n’a pas à la craindre. Le contact avec la nature lui fait éprouver le cycle du déclin des hivers et de la renaissances ensoleillée des étés, la croissances semences. Son effacement est un temps de relâche, une éclipse, une suspension du sens, "Plus rien n’a vraiment de sens dans mon esprit", un moment de repos, une vacance de soi en attendant l’événement, la rencontre, la sollicitation qui va la ramener à elle-même, ce "J’ai laissé entrer un papillon dans ma maison" qui lui permet de retrouver sa vitalité et d’oser vivre
Si j’ai beaucoup aimé ce roman, c’est surtout la première partie que j’ai préféré, la description des événements qui ont provoqué la fuite d’Amande, de sa douleur, de sa tristesse, sa réclusion, jusqu’aux trois-quarts du livre, quand sa mère retourne sur son île. J’ai apprécié la franchise, l’absence de sentimentalisme et de voyeurisme, d'être en quelque sorte dans un face-à-face avec cette femme. J’ai été moins fasciné par le débouché professionnel d’Amande, un peu trop magique et enchanteur à mon goût, pas assez réaliste.
Ceci dit, je reconnais à Mélissa Da Costa la capacité d’inventer à ses personnages, à partir d’un événement de la vie ordinaire (cancer, deuil), une poursuite de vie qui soit plausible, alors même qu’elle n’est absolument pas ordinaire (road-trip, isolement).
Le roman est une belle ode à la nature et à ses pouvoirs pacifiants, à la rencontre de l’autre, au courage et à la lente renaissance. Une lecture souvent émouvante.

8848 mètres
, Là-haut, elle ne sera plus la même

Là-haut, elle ne sera plus la même

Casterman

16,00
par (Libraire)
4 juin 2020

L’alpiniste qui se lance à la conquête de l’Everest n’est pas banale, c’est Mallory, une jeune fille de quinze ans. On la suit depuis le camp de base, situé dans la Région autonome du Tibet, à 5300 mètres, jusqu’au sommet, pendant les semaines au cours desquelles elle s’acclimate en séjournant dans différents camps, de plus en plus haut. On ne monte pas seul à l’Everest, Mallory fait donc partie d’une équipe de huit personnes, dont son père, de guides, de sherpas qui assurent l’intendance et transportent le matériel. Elle se lie avec Aurélie, une française qui vit au Tibet et œuvre pour une association militant pour le ramassage des déchets dans cette montagne qui est officiellement la plus polluée du monde. À son contact, elle découvre des pans d’une autre culture et de la philosophie bouddhiste : la compassion, le semchuk, l’impermanence. Sa perception de la nature se modifie : "ici, on remercie la montagne pour nous laisser la gravir." Elle aide aussi une femme de son équipe qui fait des prélèvements pour surveiller la fonte des glaciers qui subissent les effets du changement climatique. L’ascension de Mallory n’est pas qu’un exploit personnel, c’est une prise de conscience d’un certain rapport à la nature et au monde. Dans la confrontation aux composantes de l’ascension, elle apprend d’elle-même.
Qu’une très jeune fille qui monte à l’Everest n’est pas impossible, le plus jeune alpiniste étant Jordan Romero, 13 ans en 2010. Le récit que fait Silène Edgar est plausible, il ne masque ni les immenses difficultés, ni les exigences, ni les dangers. D’ailleurs, la romancière s’est documentée auprès d’une de ses cousines qui a participé au nettoyage de l’Everest et qui est la seule européenne à y être monté trois fois
Le récit de Silène Edgar se lit facilement, délaissant nombre de détails présents dans les vrais récits de montagne qui n’ont pas leur place dans un roman pour jeunes adultes, mais ne s’écartant pas de la réalité de telles expéditions (les cadavres que frôle Mallory au-dessus du camp 3, les sponsors) et laissant ce qu’il faut de suspense. Les massages portés par la jeune fille ne pèsent pas sur la lecture.
Une belle aventure et un roman clairvoyant.

Noir canicule
par (Libraire)
28 mai 2020

Lily accompagne un couple de vieux paysans, Marie et Henri, pour un long voyage depuis leur ferme dans les environs de Roanne, jusqu’à Cannes. Eux qui ne sont jamais partis de chez eux, qui semblent vivre à l’écart du monde moderne vont à un rendez-vous qui leur ressemble, ultime espoir d’une fin de vie sereine pour Henri. Ils ouvrent des grands yeux sur le monde agité qui défile devant eux. Ils ont exigé un taxi climatisé, car on est en 2003 et c’est la canicule. Pendant le voyage, les personnages se dévoilent. On apprend de leurs histoires. Lily songe à son mari parti, peut-être définitivement, en voir une autre plus jeune, à l’amour qu’elle a toujours pour lui, à leurs jeux érotiques risqués. Elle s’inquiète pour leur fille, Jessica, qui en pince pour un garçon riche, prétentieux, très imbu de sa personne. Marie et Henri pensent à leurs garçons, à celui qui a réussi comme viticulteur, estiment-ils, à Bernard qui prendra la suite à la ferme et qu’ils ne trouvent pas très malin. Savent-ils qu’en leur absence, il a fait venir sa maîtresse à la ferme ? On découvre encore d’autres personnages, le couple de Pierre et Danielle, leurs enfants, Livia et Nicolas qui est l’ex de Lily... car ce n’est pas parce qu’on passe presque toute la journée en taxi que le roman est un huis-clos !
Bien sûr, on comprend assez vite que Lily cache quelque chose, mais quoi ? Ou qui ? Pourquoi ? Et comment ? On attendra les dernières pages pour résoudre l’énigme et apprécier la noirceur immorale de cette histoire.
le roman fonctionne par dévoilements successifs qui piègent le lecteur qui ne peut lâcher le livre, car il veut savoir la fin de l’histoire de chacun, il imagine une possible issue aux pistes maigrelettes qu’indique l’auteur.
La plume de Christian Chavassieux a du style, un vocabulaire simple, des mots choisis, une précision cinématographique. Son monde est voué à la mort, fatalement, ce que vivent les personnages qui n’ont plus le contrôle de leurs vies, qui tentent de faire face à la maladie, aux hasards malencontreux, pour garder un peu d’espoir, de santé, de bonheur, mais à quel prix !

Des saisons adolescentes,  récits
par (Libraire)
14 mai 2020

Dans un lycée aux alentours de Lyon, après un cours sur la question du temps, un professeur de philosophie demande à ses élèves de venir en classe le lendemain avec "leurs plus beaux papiers".
Le lendemain, après leur avoir raconté "l’histoire de ce jeune garçon qui perd la mémoire", il leur demande "d’écrire sur leurs plus beaux papiers le souvenir qu’ils souhaiteraient conserver".
Alors les trente-cinq élèves mettent par écrit le souvenir d’un amitié ou d’un amour, d’un parent ou grand-parent, de vacances au bord de la mer, des soirées d’été pleines d’excitation, de maisons que l’on vide avant de les quitter. Ce sont des souvenirs de premier émoi, de premier amour, de baisers, de passions, de pertes, de deuils, de nostalgies. Ce sont aussi de très sensibles descriptions de la nature.
Trente-cinq beaux textes de filles ou garçons – on ne le sait qu’en cours de lecture- qui, en soixante quinze pages, dressent un émouvant portrait, tout en délicatesse, de l’adolescence.