Europe, la trahison des Elites
EAN13
9782213622774
ISBN
978-2-213-62277-4
Éditeur
Fayard
Date de publication
Collection
DOCUMENTS
Nombre de pages
282
Dimensions
22 x 14 x 0 cm
Poids
353 g
Langue
français
Code dewey
337.142
Fiches UNIMARC
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Europe, la trahison des Elites

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Fayard

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Introduction?>En novembre 2000, Pierre Bourdieu, le célèbre sociologue français, m'avait invité aux assises du Mouvement social européen qui se tenaient à Vienne, en Autriche. Nous venions, deux mois plus tôt, de travailler ensemble à la rédaction d'une «Lettre ouverte au directeur général de l'Unesco sur les dangers de l'AGCS ». A Vienne, à sa demande, j'avais présenté une communication consacrée à «La Commission européenne, sur-pouvoir et sous-démocratie». Ce que j'avais fourni comme informations, en particulier à propos du Comité 133, avait beaucoup intéressé Pierre. Il s'était bien entendu déjà exprimé sur l'Europe et on en trouve la trace, notamment, dans Contre-feux 1 et 2. Mais c'est le fonctionnement des ins titutions et de la technocratie qui retenait alors son attention. Ce fut l'origine d'un projet qui, malheureusement, n'a pu être mené à bien de son vivant.Rentré de Vienne, il avait en effet conçu le dessein à la fois d'organiser un grand colloque sur la reconstruction juridique de l'Europe et de susciter la publication d'un petit livre sur l'Europe telle qu'elle agit dans les faits et non pas telle qu'on nous la présente généralement. Il avait souhaité que je m'implique dans ce double projet. Avant son décès, je travaillais au synopsis du livre tandis qu'il organisait, à Paris, une session préparatoire au colloque avec des juristes, des politologues et des sociologues.Au cours de cette session, Pierre Bourdieu posait un constat : L'Europe ne dit pas ce qu'elle fait ; elle ne fait pas ce qu'elle dit. Elle dit ce qu'elle ne fait pas ; elle fait ce qu'elle ne dit pas. Cette Europe qu'on nous construit, c'est une Europe en trompe l'œil.
Ce constat, fruit de ses propres observations, il souhaitait que je l'étaie par quelques solides démonstrations à partir de dossiers concrets qui parlent aux gens. C'est l'objet de ce livre.La présentation du double langage européen qui va suivre n'est pas l'œuvre d'un souverainiste nostalgique de quelque ligne bleue des Vosges ou de quelque réduit ardennais. Encore moins d'un nationaliste. L'horizon frontalier est, à mes yeux, le plus dépassable de tous. Et l'Europe est une grande idée. Trop grande, manifestement, pour être confiée à des eurocrates. Avec la décolonisation, loin d'être vraiment terminée, le projet européen est probablement le legs politique le plus important du XXe siècle.Irréductiblement fidèle à l'idéal internationaliste, je ne trouve aucune incompatibilité entre le fait de cultiver mes racines, d'être de quelque part et, en même temps, mon aptitude à me réjouir de la capacité des humains à dépasser leurs différences pour créer des communautés de destin par-delà les barrières de tout genre. Je savoure avec une égale délectation la glaise et le grand large. Et lorsque je parcours la moite langueur des rizières cambodgiennes, j'attends avec impatience de retrouver l'odeur de nos forêts gauloises à l'automne. Aucune confusion n'est possible : ce livre n'est pas au service des thèses d'un Chevènement, d'un de Villiers ou d'un Pasqua, et encore moins de celles d'un Le Pen. Mes réponses aux critiques de l'Union européenne sont totalement différentes des leurs : j'appelle à plus d'Europe sociale, plus d'Europe environnementale, plus d'Europe fiscale, bref plus d'Europe politique. Pas moins. S'il est une souveraineté qui m'intéresse ici, c'est celle des citoyennes et des citoyens d'Europe. Et non pas le retour frileux derrière les barrières vaines de l'État-nation.L'EUROPE DES PEUPLES?>Qu'est-ce qui fonde l'idée d'Europe ? Le fait est que, depuis plus de deux siècles, des peuples se sont efforcés d'y modifier les rapports humains, et en particulier les rapports sociaux. S'il existe un projet commun à bon nombre de femmes et d'hommes d'Europe, c'est incontestablement celui de la solidarité dans la liberté. Ce qui résonne au fond de la plupart d'entre nous en écho à l'idée d'Europe, c'est un espace humaniste, solidaire, généreux ; c'est une tension vers un idéal incarné par le triple mot d'ordre : liberté, égalité, fraternité. Il est un acquis mille fois plus important à mes yeux que ce fatras technocratique qu'on appelle l'«acquis communautaire». C'est celui qui résulte de plus de deux cents ans de luttes politiques et sociales inspirées par les idéaux des Lumières et nourries par les aspirations exprimées en 1789, en 1848, lors de la Commune de Paris, dans les luttes sociales du XXe siècle. L'échec du modèle soviétique, la déliquescence de la social-démocratie devant les poussées néolibérales ne modifient en rien l'existence d'injustices massives et la persistance d'inégalités intolérables ; ils n'enlèvent rien à la pertinence d'un projet fondé sur la transformation des rapports sociaux.S'il est un modèle européen, ce n'est pas celui qu'imposent les technocrates de la Commission de Bruxelles ; c'est celui qu'avec leur cœur, avec leurs mains, avec leur sang, les peuples ont conquis en arrachant aux possédants des droits qu'on voudrait aujourd'hui leur marchander. Rien n'a été donné, tout a dû être conquis pour que certains pays d'Europe évoluent peu à peu et confèrent à la puissance publique un triple rôle régulateur, redistributeur et opérateur.L'idée selon laquelle les personnes ont non seulement des droits individuels (liberté d'opinion, d'expression, d'association, de presse, de culte...) mais également des droits collectifs (droits à la santé, à l'éducation et à la culture, au travail, au logement, à la sécurité sociale...) est née en Europe. Le «modèle européen» est devenu ainsi, surtout après la Seconde Guerre mondiale, l'expression la plus forte d'une conception de l'État en tant que garant d'une démocratie qui tend vers une égalité effective des chances pour tous.Cette volonté de dépasser les aspects formels de la démocratie et de lui donner un contenu s'est traduite par l'élaboration de politiques encadrées, garanties, voire gérées par les pouvoirs publics : salaire minimum garanti, durée déterminée du travail hebdomadaire maximum, allocations de chômage, allocations familiales, caisses d'assurances maladie-invalidité, caisses de pensions, minimum garanti de moyens d'existence, etc. Ces politiques ont consacré l'existence d'organisations syndicales et de mutualités ; elles ont incité à une concertation régulière entre ceux qu'on appelle les partenaires sociaux ; elles ont amené les pouvoirs publics, à différents niveaux, à créer et administrer des organismes appelés « services publics» ; enfin, elles ont conduit les autorités à travailler avec un maillage d'institutions et d'associations privées au service de tous et soutenues par les pouvoirs publics qu'on range dans la catégorie des services non marchands.Tel est, avec des variantes d'un pays à l'autre du Vieux Continent, le «modèle européen». Il est certainement perfectible, mais il représente à ce jour l'avancée la plus forte en vue de concilier liberté et solidarité et de fortifier la démocratie, en refusant de limiter celle-ci au rituel électoral et à quelques principes constitutionnels, si importants soient-ils. Dans quelques pays européens, deux cents ans d'épreuves, de sacrifices, de ténacité ont prouvé qu'il est possible de dépasser le chacun pour soi et d'accorder libertés individuelles et intérêt général. S'il est un projet européen qui vaille, ce ne peut être que celui-là.L'alternative, c'est le modèle américain où, au nom de la primauté absolue de la liberté, l'individu passe en premier lieu, où le chacun pour soi est la règle commune, où l'action caritative privée remplace et compense autant que faire se peut le refus de reconnaître des droits mis en œuvre par des services publics, où il n'est possible de faire reconnaître et sanctionner l'iniquité qu'au terme de procédures judiciaires que seuls les nantis peuvent engager, où l'État minimum n'est puissant que dans les domaines des forces armées, des services de sécurité, de l'appareil répressif, et dans les secteurs où il peut appuyer les firmes privées.L'EUROPE DES MARCHANDS?>Le choix de construire une Europe unie en privilégiant les approches commerciales, économiques et financières se révèle destructeur du modèle élaboré décennie après décennie et la rapp...
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